Demain, c'est dimanche

19.11.2017 / Vivre de se donner

La parabole de notre dimanche articule une histoire de « talents ». Dans l’Antiquité, ce terme désignait plusieurs réalités : un poids de 20 à 27 kg, une monnaie d’or ou d’argent. Puis au Moyen Age le terme s’est mis à désigner la disposition donnée à un homme par la nature, son aptitude, son esprit, son désir ; ce qu’un homme peut mettre de lui-même au service des autres. Il y a donc là une idée de poids, de valeur attachée à une personne. Je rassemblerais volontiers tout cela dans le mot « vie » : ce que pèse ma vie, sa valeur ; valeur que chacun reçoit à la naissance. La vie de tout individu a du poids, une valeur que l’individu n’acquiert pas par lui-même, mais qui lui est donnée.

Quelque chose de la vie – de ce phénomène qui, depuis des milliards d’années, affecte les organismes vivant sur notre planète – est donné à chacun. L'univers existe depuis 15 milliards d'années. La terre, d’abord boule de lave en fusion, existe depuis 4'600'000'000 ans. Quant à la vie, elle apparaît voici 3'500'000'000 années, avec les premières cellules bactériennes, l’ADN. Il y a 1'000'000, l’homo erectus s’installe en Asie et en Europe. Et voici 200'000 ans que l'homo sapiens moderne est apparu.

Moi-même j’apparais en 1943. Chacun de nous se rappelle sa date de naissance, le moment où il est venu à la vie. Je ne viens pas au monde par mes propres forces : une longue chaîne de vie me précède, ma toute petite vie fait partie de cette immense chaîne. Les années de ma vie ne sont rien par rapport à l’immense histoire de la vie sur la terre ; elles ne sont qu’une infime parcelle du tissu vital, mais je puis dire « Je vis ». Toutefois je ne suis pas la vie : je m’expérimente comme vivant. Je ne suis pas la vie : je ne peux vivre que par la vie. Le propre de chacun de nous qui sommes des vivants, c’est qu’aucun de nous ne possède la vie. Chacun la reçoit à chaque instant : chacun de mes instants est porté par la vie. A chaque instant je me reçois d’un autre – quel que soit le nom que je lui donne : le Créateur, la source de la vie, le Vivant. Le don de la vie, « don extraordinaire en lequel celui qui de lui-même ne serait pas et en particulier ne serait aucun soi-même, celui-là vient au contraire en soi dans la vie […] comme un vivant et un soi » (Michel Henry).

Je me reçois comme un don. Je suis moi-même un don pour moi-même. Cela vient d’ailleurs que de moi-même. Or ce don est différent pour chaque être. Il est personnalisé. Celui qui fait don de chacun à soi-même réalise à chaque fois un don particulier. Tous les hommes sont frères et sœurs, mais dans la particularité qui nous caractérise et nous différencie chacun par rapport aux autres. « A l’un il remit une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul talent, à chacun selon ses capacités. » (Mt 25). Différents, et cependant frères et sœurs parce que participants de la même vie ; tous nous participons de Dieu. « Il appela ses serviteurs et leur confia ses biens ». Ce que Dieu donne c’est lui-même ; il me donne ce qu’il est – selon la capacité que chacun a de le recevoir. Dieu est fondamentalement don de soi, il n’est que cela. Dieu, qui est le Vivant par excellence, vit de se donner.

Vivre de se donner – comme la « femme parfaite » du Livre des Proverbes. Au-delà de l’idéologie machiste qui grève la figure de la femme dans l’Antiquité (en sommes-nous sortis aujourd’hui ?), cette « femme parfaite » désigne Dieu lui-même comme source vitale sans cesse en action, sans cesse en acte de se donner. Vivre de se donner : c’est ce que le « serviteur mauvais et paresseux » n’avait pas saisi. Au lieu de faire fructifier sa vie, il la cache, la garde pour lui, ne communique pas avec les autres, ne se donne pas aux autres. Toute vie humaine peut porter du fruit, faire grandir celui/celle qui l’a reçue : qu’il s’agisse d’une existence de douleur ou de handicap, de maladie ou de vieillesse avancée. C’est d’ailleurs à cause de cela qu’on ne peut pas soi-même mettre fin à ses jours. On ne possède vraiment que ce que l’on donne. Jean Chrysostome :

Si, après avoir enfoui mon trésor dans ma pensée, je le garde constamment sans partager avec personne, mon gain diminue, les ressources s’amoindrissent ; mais si je les offre à tous, si je les fais partager à beaucoup et si je mets en commun tout ce que je sais, les richesses spirituelles augmentent à mon profit […] apportons à nos frères ce que nous avons de bon et mettons-le en commun avec tous, mais ne le dissimulons pas. En effet, lorsque nous partageons avec d’autres, c’est alors que nous nous enrichissons davantage nous-mêmes.(1)

Un jour Jésus a dit : « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » (Mt 16, 25). Perdre, non pas la gaspiller, mais la donner, c’est par là que Dieu nous sauve, nous arrache à la mort. Du serviteur mauvais et paresseux, saint Augustin dit : « Il conserva intégralement ce qu’il avait reçu ; mais Dieu voulait qu’il le fit profiter ; car Dieu est avare quand il s’agit de notre salut. »

(1) Sur l’égalité du Père et du Fils, X, 19-36 [SC 396, p. 241-243], cité par Guillaume Bady, Jean Chrysostome. Trop occupé pour t’occuper de ta vie ?, Paris, Cerf, 2015.

Chanoine Jean-Claude Crivelli