Mgr Martin Werlen, Abbé d'Einsiedeln a présidé les célébrations de notre fête patronale. Il a marqué l'assistance par sa belle homélie. Nous vous l'offrons ici.
Eminence, Excellences, Cher Père Abbé Joseph, Chers confrères, Chers frères et sœurs
Les monastères de St-Maurice et d’Einsiedeln sont en relation vivante depuis plus de 1000 ans. Je suis très heureux de célébrer avec vous cette fête de Saint Maurice et de ses compagnons – qui sont aussi les patrons de notre église abbatiale. Merci pour l’invitation à cette célébration !
Une des premières phrases que les Suisses-allemands apprennent en langue française est : « La vie est dure sans confiture. » C’est banal. Mais il y a aussi une vérité. L’expérience nous montre que la vie peut être vraiment dure, même très, très dure. Beaucoup d’entre nous, âgés ou jeunes, ont déjà fait cette expérience. Quelquefois ou même souvent on peut penser : « Plus jamais ! » ou « ça ne m’arrivera plus ! » Cette expérience n’est pas nouvelle. Saint Benoît écrit dans sa règle monastique : « Au début le chemin est toujours étroit » (RB Prol 48).
La difficulté la plus grande dans la vie de l’homme est la peur de ne pas être accepté, la peur de ne pas être aimé. Cette peur a une influence immense dans notre vie. Le désir d’être accepté nous coûte très cher. Il nous coûte même notre liberté. On fait beaucoup pour être accepté. Un jeune ne travaille plus à l’école afin qu’on cesse de se moquer de lui. Une femme ne participe plus à la Messe dominicale pour ne pas être un objet d’ironie dans la famille. Un enfant fait des bêtises pour être au centre de l’attention. Un homme boit trop pour faire impression à ses collègues. On fait surtout les choses que les autres attendent. Pour être accepté on prend le risque de ne plus être soi-même. Ce n’est pas du tout la liberté qu’on cherche. En contraire : C’est la dictature de l’opinion publique ou de l’opinion d’une personne importante. Toujours faire ce que certaines personnes attendent, c’est une souffrance énorme pour beaucoup d’entre nous. Nous voulons vivre, vraiment vivre. Mais beaucoup de fois nous nous laissons prendre dans un cercle vicieux. Nous cherchons à tout avoir sous contrôle, même le mort. Beaucoup de personnes vivent aujourd’hui l’énorme illusion d’avoir sa propre vie en main, et cela même au moment de la mort.
Nous célébrons aujourd’hui Saint Maurice et ses compagnons. Eux aussi ont eu ce désir très profond d’être accepté, d’être aimé. Et ils ont fait l’expérience de ne pas être entendu. Ils ont fait l’expérience de ne pas être désiré. Mais leur préoccupation n’était pas l’opinion des autres, l’opinion publique. Leur préoccupation n’était pas à tout avoir sous contrôle. Leur préoccupation était ce que Dieu pense, ce que Dieu veut. Vivre dans la présence de Dieu nous donne la liberté que nous cherchons. Autrement nous dépendons toujours de ce que les autres pensent de nous. La première lecture nous a dit : « La vie des justes est dans la main de Dieu, aucun tourment n’a de prise sur eux » (Sag 3,1). Notre vie est dans la main de Dieu ! Cette foi nous délivre de toute forme d’esclavage. Nous n’avons pas la pression de nous rendre attractif, aimable, important. Nous sommes acceptés – nous sommes aimés. « Est-ce qu’on ne vend pas deux moineaux pour un sou ? Or pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus que tous les moineaux du monde » (Mt 10,29-31). Cela nous est dit à chacun et chacune de nous personnellement ! « Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur comprendront la vérité ; ceux qui sont fidèles resteront avec lui dans son amour, car il accorde à ses élus grâce et miséricorde » (Sag 3,9).
Comment pouvons-nous trouver le courage de nous donner totalement à Dieu ? De nous confier en sa main ? Une chose est sûre : « Au début le chemin est toujours étroit. » Nous le savons bien. La logique de notre pensée continue : « Au début le chemin est toujours étroit, mais à mesure qu’on avance il devient large. » Mais ça ne correspond pas à notre expérience. Beaucoup de problèmes restent. Les personnes difficiles autour de nous ne sont pas faciles à changer, comme nous savons bien. A mesure qu’on avance arrivent de nouveaux problèmes : les maladies, la vieillesse avec ses problèmes, la mort. Saint Benoît écrit une phrase surprenante : « Au début le chemin est toujours étroit. Mais, à mesure qu’on avance dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur devient large » (RB Prol 48-49). Ecoutons encore une fois : « Au début le chemin est toujours étroit. Mais à mesure qu’on avance dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur devient large » - pas le chemin. C’est l’expérience de Saint Maurice et de ses compagnons. Ils ont rencontré des difficultés énormes. Le chemin était vraiment étroit. Mais le cœur était large. La préface d’aujourd’hui parle de cette réalité : « Le feu de ton amour les embrase de charité. Ils déposent leurs armes, se jettent à genoux et tombent sous le tranchant de l’épée le cœur dilaté de joie et d’espérance. »
Chers frères et sœurs, il est bon pour nous de se souvenir et de célébrer des hommes dont le cœur est dilaté de joie et d’espérance. Les saints nous encouragent de continuer le chemin, d’approfondir notre relation avec Dieu, d’avancer dans la vie religieuse et dans la foi. Pour approfondir cette relation à Dieu, beaucoup de possibilités nous sont données : la prière, la lecture de la Bible, les sacrements, la rencontre avec les saints, le dialogue avec les autres, l’engagement pour les autres etc. J’aimerais conclure avec une phrase d’une personne au cœur large. Cette phrase n’est pas la première qu’on apprend à l’école. Elle est très simple, mais elle n’est pas du tout banale. C’est une expression d’un cœur dilaté de joie et d’espérance comme celui de Saint Maurice et de ses compagnons. Le pape Jean XXIII a dit : « Dieu sait, que je suis là – et ça me suffit. » La vie peut être vraiment dure, mais « Dieu sait, que je suis là – et ça me suffit. » Amen.